Prise de parole du 8 mars 2017

Türkan Elçi, femme militante de la ville de Sur, nous dit en parlant de sa région, le Kurdistan du Nord, situé dans les frontières de l’Etat turc :

« Pour moi, dans la formule 8 mars, journée mondiale des femmes”, dire plutôt que “mondiale”, la journée des femmes d’ici”, est un devoir de conscience. Réussir à décrire les souffrances des femmes de notre monde, c’est à dire de notre contrée, comme elles le valent et sans en oublier, est méritoire, et demande même peut être du courage.

Quand je pense aux femmes qui portent dans leur jupe, un corps dont le gémissement a cessé, et mettent dans leur réfrigérateur, en place de nourritures, des cadavres ; j’ai envie de prononcer “les femmes héroïques de la contrée”. Alors que ces femmes sont là, assises comme des reines dans mon cœur, je n’ai pas envie de commémorer Clara Zetkin, ni Rosa Luxembourg. Ma langue ne se délie pas pour parler d’autre héroïsme, si le foulard blanc de Mère Taybet tombé au milieu de la rue, erre encore sur la ville dont la fièvre ne cesse pas. Si l’odeur de la mort se mêle au vent tiède des nuits obscures qui suivent les jours obscures, j’ai envie de dire La journée de souffrances des femmes de notre région

Les rues de la ville de Sur étaient très étroites, je le sais, mais elles ouvraient leur bras à tout le monde, et murmuraient dans les oreilles, des chansons de fraternités anciennes. Ces rues avaient connu beaucoup d’Arménien.ne.s, de Chaldéen.ne.s, de Syriaques, de Kurdes, de Turcs.ques. (…)

Nous étions celles et ceux qui acceptions une vie inacceptable, et oppressés des siècles durant, traités comme des parents éloignés de la civilisation, d’un monde sauvage qu’il faudrait apprivoiser. (…) Individus appartenant à l’immense Histoire ancienne, nous étions représentés dans des films, écrits par des gens mal intentionnés, comme des figurants laids, méprisés, associés aux crimes d’honneur.

Or, (…) nous étions des femmes, qui avions des manques comme tout le monde sur la Terre, dont la vie boiteuse coure parfois, et quelquefois trébuche, mais qui essayions de nous lever malgré tout, des femmes éprouvées par la mort ».

Ces dernières années, le gouvernement turc de l’AKP mènent une politique de génocide politique contre le peuple kurde qui passe par l’arrestation, la torture, l’exécution et l’exposition systématique des femmes militantes car ils savent que les femmes sont une menace pour l’État et la mentalité patriarcale.

Depuis la tentative de coup d’état du 15 juillet 2016, le gouvernement de l’AKP de Turquie  et son président Erdogan s’attaque à toutes les personnes kurdes et non-kurdes qui s’opposent à son pouvoir. Une partie de ces attaques visent spécifiquement les femmes et renforcent la violence patriarcale.

Le 16 avril 2017 aura lieu en Turquie et au Kurdistan du Nord un référendum à l’initiative du président turc Erdogan. Ce référendum vise à mettre en place un système présidentiel pour consolider le régime dictatorial d’Erdogan et de son parti, l’AKP.

En Turquie et au Kurdistan, les femmes s’organisent face au référendum. Elles savent que le renforcement du pouvoir présidentiel ne peut que renforcer la guerre du système patriarcal contre les femmes.

En tant que féministes nous appelons à soutenir l’initiative et les luttes menées par les femmes en Turquie et à Bakur contre le référendum.

Etre solidaires avec leur lutte, c’est aussi dénoncer la complicité criminelle de l’Union européenne et  de la France avec la politique répressive et réactionnaire de l’Etat turc.

Il nous faut lutter contre l’accord de mars 2016 signé entre la Turquie et l’Union européenne contre les réfugiés. Cet accord organise le refoulement collectif par l’Union européenne des réfugiés ayant transité par la Turquie. Cet accord donne la possibilité juridique aux pays de l’Union européenne de réprimer la circulation des réfugiés syriens fuyant la guerre. Dans le cadre de cet accord, l’Union Européenne a versé à l’Etat turc 3 milliards d’euros d’aide. Les organisations kurdes dénoncent l’utilisation de cet argent pour financer la guerre menée par l’état turc au Kurdistan Nord et en Syrie. En contrepartie de ce marchandage criminel, l’Union européenne ferme les yeux sur la politique génocidaire de l’Etat turc contre le peuple kurde.

En tant que féministes nous devons organiser notre solidarité internationale et lutter contre le patriarcat, contre l’Etat-Nation et contre la modernité capitaliste qui tuent les femmes et les peuples. Cette solidarité internationale nous renforcera partout où nous sommes.

Gultan Kisanak, figure du mouvement des femmes libres au Kurdistan Nord nous le rappelle en ces mots :

« Nous, les femmes, nous savons que pour la lutte des femmes il y a deux choses importantes. L’une, c’est l’insurrection et le refus de chaque femme face aux erreurs de la société, et l’autre c’est la solidarité entre les femmes. Si on peut faire ces deux choses ensemble, c’est un grand pas pour l’émancipation et la liberté des femmes. »

Gultan Kisanak, emprisonnée par l’Etat turc depuis le 26 novembre 2016 nous transmet pour ce 8 mars son message d’espoir depuis sa cellule de prison :

« S'il y a de la lumière, il y a aussi des couleurs. L'obscurité tue les couleurs. C'est une loi de la nature. Actuellement, les ténèbres veulent nous mettre en soumission et éliminer toutes les couleurs. Nous ne nous abandonnerons pas aux ténèbres. Nous allons construire un avenir coloré et brillant à travers la solidarité des femmes et avec la vision des femmes ».

Comme Gultan Kisanak, d’autres femmes ont passé la journée internationale des femmes en prison. Nous aurions préféré marcher à leurs côtés, elles qui payent le lourd tribut de la lutte des femmes.

En ce 8 mars, nous crions et nous continuons de crier contre toute forme d’oppression, de répression et de guerre, pour saluer les espoirs de paix et de liberté des femmes et des peuples.

Jin, Jiyan, Azadi !

Les femmes, la lutte, la liberté !