Les femmes kurdes se battent aussi pour leurs droits fondamentaux

L’image de la combattante kurde est devenue l’icône « bankable » de la lutte contre l’État islamique. Mais derrière ce cliché se trouve une réalité bien plus sombre : mutilations, mariages forcés, abandons.

La majorité à peine soufflée, Asia Ramazan Antar s’est enrôlée au sein des YPJ, les unités de protection de la femme, une aile armée du parti kurde syrien, le PYD. En octobre 2015, sous son nom de guerre Viyan Antar, elle croise près d’une tranchée l’objectif du photographe espagnol Alberto Hugo Rojas. Sur l’image, on voit la jeune femme brune en treillis sur fond de désert, quelques mèches au vent. Son visage arbore un demi-sourire et son regard se porte au loin. Sur un autre cliché, l’expression se fait plus déterminée. La combattante porte à l'épaule une kalachnikov.

Le 30 août, elle meurt au combat près de Manbij, ville récemment libérée du joug de Daech. L’annonce de son décès inonde les réseaux sociaux et les colonnes de l’actualité. Son portrait s’accompagne souvent d’une légende la comparant à Angelina Jolie. Même le magazine américain Maxim, plus connu pour ses unes de célébrités dénudées que pour sa couverture du conflit syrien, reprend l'information sur son site web – et le sobriquet qui va avec. En sous-titre : « Voici comment la jeune et jolie combattante s’est entièrement vouée au combat contre les djihadistes ». À défaut d’avoir déjà inspiré un film à l’industrie hollywoodienne, l’image de la combattante kurde est devenue l’icône « bankable » de la lutte contre l’État islamique (EI).

« Les médias mainstream regardent souvent les femmes du Moyen-Orient comme soumises. Dès qu’ils les voient se battre contre l’EI, cela les fascine d’autant plus », observe Dilar Dirik, doctorante à Cambridge et activiste kurde, jointe au téléphone. Dans un article publié en 2015 dans la revue Moyen-Orient, le chercheur Olivier Grojean relevait : « Si ces femmes sont bien souvent représentées armées, elles ne sont jamais montrées en train de faire la guerre. Quand des photographies ou des vidéos de combats sont publiées, ce sont la plupart du temps des hommes qui tirent et tuent. » Le sociologue parle d’une « glamourisation » de la guerre. En 2014, dans la foulée de la bataille de Kobané, le secteur de la mode s’est d’ailleurs mis au diapason. H&M sortait alors une combinaison kaki, fidèle reproduction de la tenue de combat des Kurdes. Face au tollé, le géant de la « fast-fashion » évoquait un hommage involontaire. « Dans les combats et révolutions, la dénégation la plus cruelle, le déni le plus intenable en ce qui concerne la violence féminine, c’est de ne jamais cesser de lui retirer toute motivation politique », rappelle l’historienne Arlette Farge, en préface de l’ouvrage Penser la violence des femmes, de Coline Cardi et Geneviève Pruvost (éditions La Découverte, 2012). Dans une tribune pour Al Jazeera, Dilar Dirik dénonce ce « “blanchiment” de la résistance des femmes kurdes par les médias occidentaux [qui] édulcore une lutte radicale, de façon qu’elle convienne aux perceptions de l’audience occidentale ».

Portrait de Gulchin (de son vrai nom Munire Mina), morte en mars 2016 à l'âge de 23 ans. Irak, juin 2016. © Léa Mandana
Les articles sur les brigades « d’Amazones » n’indiquent pas toujours que le PYD est une branche cousine du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan de Turquie. Ce mouvement d’inspiration marxiste-léniniste, puis communaliste, qui a été engagé sur le front contre Daech au Rojava (Syrie) et dans le Sinjar (Irak), est classé comme organisation terroriste par les États-Unis, l’Union européenne et la Turquie. Les femmes représentent 40 % du PKK et ont pu constituer jusqu’à 30 %, au moins, des effectifs du PYD. Une telle ouverture s’explique par les écrits d’Abdullah Öcalan, cofondateur du PKK, emprisonné depuis 1999 sur l’île d’Imrali, face à Istanbul. « Inventer une femme libre, c’est le but de ma vie », aime-t-il répéter. « D’après lui, la libération des femmes permettra la libération des Kurdes, souligne Olivier Grojean. Il a élaboré toute une idéologie selon laquelle la société kurde originelle était fondée sur le matriarcat, jusqu'à ce que l'avènement des États et des religions bouleverse les structures sociales, entraîne la colonisation et l’asservissement des Kurdes, et ainsi, la mise en place du patriarcat. »

Les premières unités militaires féminines sont créées dès 1995 et dans le courant des années 2000, tous les postes de directions sont conjointement assurés par les deux sexes. Plus qu’un féminisme – une « notion très occidentale », nuance Olivier Grojean –, Öcalan promeut une vision asexuée des combattants où tout rapport charnel est proscrit. Cette pensée imprègne aujourd’hui le modèle de société développé au Kurdistan syrien, le Rojava. Cette région du nord de la Syrie contrôlée par le PYD est souvent comparée au Chiapas du Mexique.

Dès 1992, le PKK transfère une partie de ses activités dans les montagnes Qandil du Kurdistan irakien. Une « académie des femmes » y est ensuite inaugurée pour former les recrues, sur les plans idéologique et militaire. Une filière s’ouvre au sexe masculin : la « rééducation ». Pendant neuf mois maximum, l’histoire et la théorie politique sont revisitées d’un point de vue féminin. Dans son documentaire La Guerre des filles, la réalisatrice Mylène Saunoy a exhumé quelques séquences tournées dans cette école d’un nouveau genre. « On tente de tuer la masculinité », lui dit en souriant l’un des élèves-guérilleros. « On cherche surtout à comprendre comment l’homme a pu rendre le monde invivable », enchérit un autre. D’après Dilar Dirik, l’académie a fermé ses portes et les enseignements sont diffusés à l’ensemble du cursus général et mixte. « Les hommes qui sortaient de la rééducation se pensaient libérés et arrêtaient de faire des efforts », résume l’activiste.

Le rôle des femmes peshmergas relève surtout de la logistique

L’académie n’est plus mais les bases arrière demeurent. « Nous pressons le PKK de maintenir ses forces et ses bases loin des villages et des zones habitées », exigeait à l’été 2015 dans un communiqué le gouvernement régional du Kurdistan irakien (KRG). Ces dissensions autour du Qandil illustrent les divisions au sein du monde kurde. Pourtant, « il arrive souvent que les médias rattachent les combattantes femmes aux Peshmergas, alors qu’il s’agit du PKK », avance la doctorante et activiste Dilar Dirik. VanityFair.fr titrait par exemple en janvier 2016 : « Les Peshmer-girls déclarent la guerre à Daech », mêlant le PKK et les forces armées du KRG. Aux côtés d’Angelina Jolie, ce néologisme, hérité d’une écoute des Spice Girls, frise le ridicule.

Loin des 40 % du PKK, le deuxième sexe ne représente que 0,5 % des Peshmergas, soit près de 500 femmes. Toutes composent la brigade non mixte basée depuis 1996 à Souleimaniye. « Les deux partis dirigeant le Kurdistan irakien sont patriarcaux. Les hommes ne permettent pas aux femmes de faire ce qu’elles souhaitent », estime Dilar Dirik. « Les questions d’égalité ne leur rapportent pas de voix », renchérit Bahar Munzir, figure reconnue de l’activisme en faveur des droits des femmes kurdes irakiennes. Malgré les exercices de tirs à la kalachnikov, le rôle des femmes peshmergas relève surtout de la logistique : surveillance de check-points et organisation du transfert de matériel. Avec l’afflux de reporters, les relations avec la presse s’ajoutent à l’étendue de leurs fonctions. Peu représentative des combats en ligne de front, la focalisation sur la brigade de Souleimaniye projette aussi une image déformée de la condition des femmes.

Brûlée après une tentative de suicide par auto-immolation, Sarab se repose dans son lit de l’hôpital des grands brûlés de Souleimaniye, région autonome du Kurdistan d'Irak. Comme Sarab, plusieurs milliers de femmes vivant dans la région du Kurdistan d'Irak ont tenté de se suicider par auto-immolation depuis 1991. © Sebastian Castelier
Sur le papier, la législation du Kurdistan irakien est exemplaire, « la meilleure de tout le Moyen-Orient », assure Shokhan Hama Rashid Ahmad, avocate kurde et consultante pour l’ONU. Depuis 2008, la polygamie est illégale et, avec la « loi #8 » de 2011, un large panel des sévices infligés au deuxième sexe est prohibé : mariages et divorcés forcés, échanges de filles à marier, mutilations génitales, etc. Pourtant, 57 % des Kurdes irakiennes âgées de 14 à 19 ans ont subi une ablation du clitoris, d’après le rapport l’ONG Wadi. Les reportages abordant ce fléau spécifique au Kurdistan irakien sont des plus rares.

Un tel silence contraste avec le « buzz » autour de la supposée « fatwa » sur l’excision ordonnée par l’EI. L’information a fait le tour du web en 2014, avant d’être démentie. Pire, avec la guerre, les lois restent plus que jamais lettre morte. Les forces sont divisées : « Les humanitaires se concentrent beaucoup sur les réfugiés et déplacés », insiste Diana Kako, directrice adjointe d’Al-Mesalla, ONG d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Les mariages précoces et la polygamie sont en recrudescence chez les adolescentes, notamment dans les camps de déplacés. Autre inquiétude : la prégnance des auto-immolations au kérosène, produit courant dans les cuisines de la région. Pour la militante Bahar Munzir, il y aurait près de 500 disparitions de ce type chaque année.

Depuis son lit de l’hôpital pour grands brûlés de Souleimaniye, Sarab, 19 ans, est une survivante. De la tête aux cuisses, son corps est recouvert de bandages, à l’exception du visage, épargné par le feu, d’où s’échappent quelques mèches blondes. Mariée à 11 ans, Sarab a été réduite à l’état d’esclave domestique par sa belle-famille. « Une fille devrait se développer physiquement avant de s’unir », souffle-t-elle pudiquement. Deux années après la cérémonie, l’adolescente accouchait de son premier enfant, suivi d’un second bébé. Puis, son mari s’éprit d’une autre et la répudia. Séparée de ses enfants et sans ressources, Sarab s’aspergea alors avec le jerrican de la cuisine. Elle se réveillera plusieurs heures après, sur son lit d’hôpital, entourée d’autres grandes brûlées.

Par peur des représailles de leur entourage, la plupart des patientes font croire à un accident domestique. Chaque jour, pendant de longs mois, leurs plaies sont désinfectées, avant d’être à nouveau bandées. C’est « l’habillage ». Sarab en revient quelque peu secouée, mais elle l’assure : « Ce n’est rien comparé à la douleur que je ressens sans mes filles. » Une fois guérie, la jeune Kurde veut se battre : « Je veux récupérer la garde. »

12 janvier 2017 par Laurène Daycard
https://www.mediapart.fr/journal/international/120117/les-femmes-kurdes-...