La lutte des femmes au Kurdistan

Revue Vacarme n°71 - Printemps 2015

Du 6 au 13 novembre 2013, sept femmes du collectif « Solidarité Femmes Kobanê » se sont rendues en délégation à la frontière turco-syrienne pour rencontrer les femmes qui s’organisent pour leur liberté au Kurdistan. Nous souhaitions leur transmettre un message de soutien et de solidarité féministe et surtout rapporter leur parole en France. Pour cela, nous avons rédigé le rapport Messages de femmes à la frontière du Rojava : Résistance et liberté. Depuis le 26 janvier 2015, Kobanê a été libéré de Daesh par les Kurdes mais les combats continuent dans les villages alentour.

Restées du côté turc de la frontière, nous n’avons pas rencontré les combattantes qui luttent dans la ville de Kobanê. Mais, à travers nos échanges avec des femmes de différentes organisations et des réfugiées venues de Syrie (des femmes kurdes, mais aussi assyro-chaldéennes et arabes), nous avons pris la mesure de l’ampleur d’un mouvement émancipateur qui a permis à certaines de prendre les armes. La lutte des unes a préparé et soutient celle des autres.

Défendre un projet d’émancipation

Les militantes que nous avons rencontrées n’ont cessé de nous expliquer que la lutte politique des femmes kurdes avait déjà une longue histoire. Elle est née et s’est développée à l’intérieur des luttes du peuple kurde durant ces dernières décennies. Lors de l’insurrection au Kurdistan de Syrie en 2012, les liens entre les organisations kurdes en Turquie et en Syrie ont permis une transmission de ces expériences de part et d’autre de la frontière. Dans la ville de Suruç, à quelques kilomètres de Kobanê, nous avons rencontré Fayza Abdi, militante kurde de Syrie, co-présidente du conseil législatif de Kobanê. Elle explique : « Les femmes dans le mouvement kurde avaient déjà acquis un rôle propre. Elles s’étaient mobilisées et avaient défendu leur représentation dans la société, malgré toutes les difficultés […] Elles avaient déjà acquis une expérience révolutionnaire dans le mouvement [du Kurdistan de Turquie]. Ainsi, après la crise en Syrie, à partir de 2011, nous étions prêtes à continuer notre expérience révolutionnaire au Rojava ». Elle indique que les femmes ont été les « pionnières » de la lutte pour l’autonomie qui s’est engagée alors en Syrie. Mais elle ajoute que cette mobilisation est en même temps l’occasion pour les femmes de s’organiser entre elles : « C’est ainsi que les femmes ont commencé à participer à l’auto-organisation de la ville [de Kobanê] dans cinq ou six associations non-mixtes, comme la Maison des Femmes et un centre éducatif dédié aux femmes ». Dans le nouveau système politique mis en place sous le nom de « communalisme », elles ont obtenu des garanties importantes : les commissions sont systématiquement composées d’au moins 40% de femmes et toutes les organisations de la société civile et politique sont co-présidées en parité. Pour assurer la nouvelle autonomie territoriale, les combattant.e.s s’engagent tout d’abord au sein des « Unités de Protection du Peuple » (en kurde Yekîneyên Parastina Gel, YPG). Plus tard une organisation militaire non-mixte est créée : les « Unités de protection des femmes » (en kurde Yekîneyên Parastina Jinê, YPJ).

Les femmes kurdes ont été les pionnières de la lutte pour l’autonomie en Syrie.

Les photos de ses combattantes, qui affrontent aujourd’hui dans la région de Kobanê les forces de Daesh aux côtés des YPG, ont été diffusées dans le monde entier, et la signification de leur bataille a été interprétée de multiples façons. Pour Fayza Abdi, le sens de la lutte armée face aux attaques de Daesh réside notamment dans l’importance de ces expériences politiques d’auto-organisation des femmes. Les combattantes s’opposent avant tout à tous ceux qui représentent une menace « contre nos droits en tant que femmes » et contre « nos droits en tant que peuple kurde ».

Le combat ne se mène pas uniquement au front

Les femmes rencontrées dans les camps de réfugié.e.s à la frontière ont insisté sur le fait qu’elles aussi étaient en lutte. « Notre vie dans le camp est une autre manière de mener la résistance », disent-elles. Développer l’enseignement de la langue kurde, ouvrir des espaces réservés aux femmes et les impliquer dans la coordination de la vie au camp sont autant de manières de faire vivre les idéaux pour lesquels on se bat à Kobanê. C’est ainsi qu’une enseignante nous a affirmé : « Moi, en tant qu’enseignante de la langue kurde, je combats un ennemi de notre culture, de notre langue et de notre existence. Nous résistons contre eux par notre travail, avec la foi, sans crainte et sans cesse. Nous continuons notre combat dans les camps, ce que nous faisions déjà à Kobanê, car nous sommes fidèles à ce que nous avons a appris à Kobanê ».

Réf : http://www.vacarme.org/article2745.html